Histoire d’un aller et d’un retour, c’est un motif que bien des auteurs ont emprunté aux deux poèmes d’Homère à la racine de notre culture (coucou Tolkien). Or si on sait pourquoi Ulysse est parti (spoiler alert : pour de mauvaises raisons type « never ending wars » trumpiennes), raconter une fois de plus son Odyssée c’est se demander pourquoi cette fois-ci encore il lui a fallu dix ans pour revenir.
Trop de merveilles sur la route ? Un exil méditerranéen comme métaphore de la solitude ? La soif de liberté, loin du quotidien (c’était l’interprétation que Fritz Lang donnait dans Le Mépris, Ulysse avait peur de retrouver Pénélope) ? Une punition pour Ulysse aux mille ruses qui ne cesse de déjouer le destin que les dieux lui ont assigné ? Le récit d’une vengeance ? Ou alors le trauma d’un guerrier revenant d’un massacre vain dont il a été l’architecte ?
C’est sur cette dernière interprétation : horreurs de la guerre, PTSD et chaos mondial – aux accents qui se veulent très contemporains – que Nolan entend construire son blockbuster.

Ou plutôt en construit une moitié. Car il y a deux films dans l’Odyssée : un film d’action âpre voire avare en merveilles et… assez redondant (par trois fois le même plan : Ulysse et ses compagnons s’enfuient à toute vitesse vers leur bateau poursuivis par des cyclopes/géants/morts). Et un drame psychologique où Ulysse, Pénélope, Télémaque & cie échangent punchlines sur le cycle de la violence et le pouvoir qui nous laissent de marbre tant elles se prennent au sérieux, détachées de ce que nous voyons à l’écran.
Disons-le tout de suite : Nolan a déjà réussi son Odyssée, ça s’appelait Interstellar et son grand film sur un héros fracturé : Oppenheimer. Peut-il inventer le récit qui sublime les deux ?
Premier problème, le film d’action et le drame ne se répondent pas là où ils le devraient : dans son personnage principal. Le Ulysse de Nolan est bon chef, bon père, bon époux, qui cherche à faire du mieux qu’il peut face à un équipage de compagnons génériques auxquels on aura du mal à s’attacher (à comparer avec les films du Nouvel Hollywood sur la guerre, par exemple les personnages de Martin Sheen et Laurence Fishburne dans Apocalypse Now qui racontent mieux que quiconque la destruction intérieure des individus par la guerre). Pas d’ambiguïté sur ses désirs, son orgueil, ses stratagèmes, son rapport godillant à la piété, l’honneur et l’hubris : pourquoi défier les dieux et Poséidon ? Pourquoi s’attacher au mât pour, seul, entendre les sirènes ? Pourquoi rester sept ans auprès d’une autre femme, Calypso ? Nolan ne veut pas pousser la piste de l’homme aux mille ruses, manipulateur et formidable menteur, peut-être capable de se mentir aussi à lui-même. Mais qu’est-ce qui anime cet Ulysse alors ? Souvent la réponse du personnage semble être : j’ai fait ce que j’ai pu. Et en tant que spectateurs on ne pourra pas s’impliquer – et s’émouvoir – bien davantage.
Le trauma reste donc à la surface jusqu’à un dialogue final entre Ulysse et Pénélope : c’est sa justification pour cette longue pause clopes. Il me fallait, vois-tu, le temps d’expier ma responsabilité dans le massacre des Troyens et la fin de la civilisation. Quinze secondes plus tard, le même Ulysse extermine les prétendants, ses compatriotes, par centaines. C’est Kill Bill sans le soleil (et de fait nous ne sommes pas en Grèce, vu la direction artistique du film). Quel est alors l’horizon politique du film ? Chez Homère, c’est Athéna elle-même qui intervient pour arrêter la boucherie, trêve fragile et espoir d’un monde nouveau. Rien de tel ici, Ulysse et Pénélope repartent en croisière vers l’Ouest façon Arya Stark à la fin de GoT. Dix ans de bateau ce n’était pas assez.

Sans se projeter dans 3000 ans qu’est-ce qu’on retiendra de ce film la semaine prochaine ?
La belle introduction avec le cheval ensablé sur la plage. L’effondrement de la civilisation, entre image surréaliste et – on me fait remarquer – clin d’œil à la Planète des Singes. C’est une rare « vision » dans un film qui en est dépourvu, ce qui constitue sa deuxième limite. Que Nolan s’éloigne de l’imaginaire « grec » avec ce monde froid, désertique (pour ne pas dire carrément laid), c’est un point de départ intéressant, l’approche opposée par exemple à Peter Jackson et sa Terre du Milieu si « parfaitement » raccord avec la Nouvelle Zélande.
Mais pour montrer quoi ? L’invention visuelle n’a jamais été l’obsession de Nolan (sauf dans son chef-d’œuvre Interstellar). Sa créativité se déploie plutôt dans le montage (Batman Begins, Oppenheimer notamment). Mais ici pas de grande idée qui vienne donner du relief au film. La piste de la thérapie chez Calypso pourrait conduire à de vrais moments de trouble : de quoi Ulysse veut-il se souvenir, que cache-t-il sous le tapis, qu’est-ce qui est refoulé et qu’est-ce qui remonte ? Mais avec un héros sans part sombre, quand Nolan essaye (Ulysse se souvient enfin du sac de Troie) ça ne nous montre rien qu’on ne savait pas déjà : Ulysse était PTSD, CQFD.
C’est d’autant plus surprenant que, comme on l’a dit en intro, Nolan vient de réussir un grand film sur un héros divisé en deux : Oppenheimer, qui n’avait pas toute la force du poème homérique derrière lui. Le personnage Oppenheimer était en équilibre entre pulsion de vie et pulsion de mort, pacifiste ivre de sa toute-puissance et rongé par les remords. Le montage nous faisait rentrer en lui et le rendait, lui et le film passionnants.
Ce cru sera donc plus Dunkirk que Interstellar. Une fois tout cela dit, ne boudez pas les bons moments de ces trois heures qui filent globalement. Avec des réussites : le personnage de Pattinson par exemple, crasseux et tordu comme il les affectionne. Le grand hall sombre du palais d’Ithaque et Pénélope dissimulée derrière la grille. La scène de Circé qui rend aux porcs leur forme humaine en leur susurrant « reprenez votre déguisement ». L’âpreté des trente premières minutes rendant le monde homérique à la fois simple et mystérieusement distant. Et l’envie de se replonger dans nos classiques.
