David Lynch (1946 – 2025 ?)

Nous ne verrons plus de nouveaux films de David Lynch. Ça semble incroyable, presque indécent. Au moment où les vieilles légendes décèdent à tour de rôle façon La nuit au musée, David Lynch était éternellement jeune. A l’image de son John Ford en stade terminal hilarant, aussi brut.e que visionnaire dans The Fabelmans de Spielberg en 2023.

Lynch c’est le premier cinéaste, si ce n’est le premier artiste (avec Gorillaz, découvert live pendant la tournée Plastic Beach) qui m’a fait sentir profondément chanceux d’être en vie. Ici et maintenant. ll y avait bien eu des coups de foudre avant (Drive vu et revu trois fois au cinéma à sa sortie par exemple) mais là c’était autre chose. De la gratitude. Quelque chose d’important était en train de se passer.

C’était lors de la découverte, dans les conditions du direct, du retour de Twin Peaks. La « saison 3 », épisode après épisode. Ça change une vie de spectateur, une vie tout court. Cette vraie-fausse saison 3 était une Odyssée pour retrouver le bon dans un monde dévoré par le mal et déjà profondément trumpisé. Nous étions alors seulement… en 2017. Lynch mi-voyant, mi-charlatan a déclaré plus tard dans une interview : « 2023 est la fin d’une transition qui dure depuis longtemps, et il semble que nous arrivions rapidement à un moment très heureux pour le monde. J’espère que c’est vrai ». Je ne sais pas si c’est l’horreur made in 2025 qui a eu sa peau mais désormais orphelins, à nous de reprendre son flambeau.

Lynch ne cherchait pas le moins du monde à « expérimenter ». La seule langue qu’il connaissait était la sienne et elle nous semblait à nous une perpétuelle invention. Il nous a ouvert la porte d’un monde dissimulé derrière les façades fades ou hideuses du quotidien, un univers vertigineux, saturé de désirs, de correspondances, de rêves terrifiants et de violence, miroitant, ondoyant, ludique et sublime. C’est peut-être le réalisateur qui nous a conduit au plus près de la formule de Rainer Marie Rilke « la beauté est le commencement de la terreur que nous pouvons supporter ».

C’est un malentendu, le cinéma de Lynch n’est ni opaque ni cérébral ! Il demande au contraire de débrancher son cerveau pour réapprendre à ressentir. Il déborde d’émotions très simples et très belles (l’amour, l’innocence, l’errance, la perte, l’effroi notamment), de récits, mini-histoires comme grandes fresques. Même dans les cavernes les plus troubles de la psyché, les hommes ET les femmes restent sa boussole. Tout un monde de personnage façon Desolation Row, aimés et chéris et promis aux plus grandes passions imaginables.

Ma rencontre avec eux date d’un cours de cinéma à Melbourne en 2013. Avec Lost Highway, un film incroyable qui m’a cueilli dès le générique. La voix de David Bowie planait sur une espèce de morceau jazz industriel distordu, c’était punk, flippant, érotique. Un miroir de Blanche Neige délirant sur une virilité en pleine débâcle.

Souvenirs, souvenirs…

Après ça a été le désir et la cendre du pays des merveilles de Mullolhand Drive et le cauchemar d’une nuit de charbon de Eraserhead.

Puis quelques années plus tard, l’entrée dans la galaxie Twin Peaks, année zéro de la télévision et dont la flamme brille façon phare, intacte. Revu récemment : il y a toute la bonté de ces personnages qui deviennent nos amis… et aussi le cri de Grace Zabriskie dans le pilote qui vous hante encore et toujours. Avec le film, Fire Walk With Me, c’est un sommet de l’horreur all-time et une parfaite introduction au « retour » 25 ans après de la série TV. La saison 3 donc.

Blog de l’époque :

La plus grande odyssée depuis… 2001 Odyssée de l’Espace. Un sommet d’émotion, d’inventivité et une corne d’abondance pour les siècles et les siècles. Une apocalypse et un voyage qui transcendent toutes les formes artistiques. Une bonne vieille série TV qui a largué les amarres. Une œuvre qui rend heureux d’être en vie et de découvrir le testament d’un génie sans pareille en direct.

Un choc pour toute une génération qui essaye encore de comprendre « ce qui s’est passé« . Qu’il reste tant de merveilles à découvrir dans son œuvre rend la mélancolie aujourd’hui plus douce.

Lynch était une conscience si unique qu’on a du mal à croire qu’il puisse réellement « influencer » qui que ce soit. En revanche, tel Lou Reed, il montre la voie à 1000 cinéastes géniaux.ales qui auront le courage et la passion de nous faire entrer dans d’autres mondes. Toute la Peak TV (2000-2015) s’est nourrie à cette source et dans la foulée de la recherche obsessionnelle de The Substance ou Anatomie d’une chute (dont il a « dessiné » la préface du scénario) une foule de successeurs attrapera avec lui les poissons de l’inspiration (allez voir sur Youtube).

La « préface » au scénario publié d’Anatomie d’une chute : « a great deep dive into the vast world of human behaviour »

English version :

We will see no more new films from David Lynch. It feels unbelievable, almost indecent. At a time when old legends are passing away one by one like characters in Night at the Museum, David Lynch seemed eternally youthful. And this, even when he played a hilariously deadpan, terminally ill John Ford in Spielberg’s The Fabelmans in 2023—first-degree serious yet profoundly moving.

Lynch was the first filmmaker—if not the first artist (alongside Gorillaz, whom I discovered live during the Plastic Beach tour)—to make me feel deeply grateful to be alive, here and now. I’d had cinematic crushes before, of course (Drive, which I saw three times in theaters when it came out, for instance). But this was different—a profound gratitude for being the contemporary of something truly important.

It happened when I discovered, in real-time and episode by episode, the return of Twin Peaks. It changes your life as a viewer—maybe even your life, period. That true-false Season 3 was an odyssey to find the good in a world devoured by evil, already deeply « Trumpified. » And this was only… 2017. Lynch, part seer, part charlatan, later declared in an interview: “2023 is the end of a long transition, and it seems we’re rapidly approaching a very happy moment for the world. I hope that’s true.” I don’t know if it’s 2025 that killed him, but it’s up to us to make his vision real.

Lynch was a giant of contemporary art. He opened the door to a world beyond appearances and the banality of life—a dizzying world saturated with desire, dreams, violence; playful, terrifying, ever-changing, and sublime. And even in the darkest caves of our subconscious, humanity—men AND women (what unforgettable roles, what phenomenal actresses!)—remained his compass.

Contrary to what some say, Lynch’s cinema is not opaque or cerebral. On the contrary, it asks us to unplug our brains and relearn how to feel and be moved. It overflows with simple, beautiful emotions (love, innocence, wandering, loss, fear, to name a few), with stories, mini-narratives, and grand epics.

I don’t think Lynch ever sought to « experiment. » It just so happens that the only language he knew to convey the world he glimpsed was his own—the one he unfolded work after work, which felt to us like perpetual invention.

I discovered his work late. It was in a film class in Melbourne in 2013, with Lost Highway, an absolutely exceptional film that gripped me from the opening credits, as David Bowie’s voice floated over a kind of distorted industrial jazz track. It was punk, terrifying, erotic—a delirious Snow White mirror reflecting a man and masculinity in full collapse.

Later, thanks to Master Tom in our idyllic shared apartment, came the oneiric perfection of Mulholland Drive and the coal-black nightmare of Eraserhead.

A few years later, I ventured into the Twin Peaks galaxy. The original 1990s seasons—the year zero of television—are as vibrant today as they were back then (I rewatched recently: there’s all the goodness of those characters who become your friends, but also Grace Zabriskie’s scream in the pilot that still haunts you, one of the all-time peaks of horror). Then the film, Fire Walk With Me, with its labyrinths and terror, a perfect introduction to the series’ return 25 years later: Season 3.

Here’s what I wrote at the time:

The greatest odyssey since… 2001: A Space Odyssey. A summit of emotion, inventiveness, and an overflowing horn of plenty for the ages. An apocalypse and a journey that transcends all artistic forms. A good old TV series that unmoored itself. A work that makes you grateful to be alive, witnessing the testament of a genius like no other in real time.

Many of us were deeply moved. Cahiers du Cinéma, among others, dedicated over 70 rapturous pages to it in 2017. Knowing there’s still so much brilliance to discover in his oeuvre makes today’s melancholy far more bearable.

Lynch was an artist—a vision so unique and personal that I doubt he could truly “influence” anyone. Yet, like Lou Reed, he showed the way to a thousand brilliant filmmakers who will have the courage and passion to lead us into new worlds. All of Peak TV, the golden age of television series (2000–2015), drank from this well, and in the obsessive search for The Substance, Anatomy of a Fall (whose screenplay preface he « designed »), and their successors, his spirit lives and will live on.

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