Top Cinéma 2018

Cet article a initialement été publié sur Facebook en mars 2019

Plus interminable que les Oscars, plus autocentré que les Césars et absolument à la bourre, voici le BEST OF 2018, résumé non exhaustif d’une année absolument EXTRAORDINAIRE de cinéma. Comme à l’accoutumée quelques photos et textes pour en rappeler les grands moments. Avant de retrouver plus bas le top 10 éminemment personnel, quelques sélections parallèles. Mais avant ça, petit disclaimer avec les nombreux films pas (encore) vus, entre autres : Climax, Roma, Cold War, Une histoire de famille, Jusqu’à la garde, et d’autres…

Sélection parallèle #1 : les coups de coeur du jury
3 films généreux, accessibles, bien réalisés, écrits, joués, etc… De vrais films de réalisateurs à rattraper pour passer un très bon moment.

LAST FLAG FLYING de Richard Linklater

Laurence Fishburne, Steve Carell et Bryan Cranston sont trois vétérans du Vietnam qui se retrouvent lorsque « Doc » (Steve Carell) doit enterrer son fils, lui tombé en Irak. Fausse histoire de rédemption, road-movie plus profond qu’il n’y paraît, Linklater raconte avec sa tendresse et sa finesse caractéristiques une histoire de mémoire et de camaraderie servie par trois acteurs irréprochables.

HOW TO TALK TO GIRLS AT PARTIES de John Cameron Mitchell

70’s Angleterre, la vague punk fait rage. Trois adolescents rêvant de musique, de fêtes et de filles essayent de s’incruster à la soirée de l’année. Mais ceux qu’ils prenaient pour de fantasques californiens viennent en fait d’un ailleurs beaucoup plus lointain. Anachronique, filmé comme un clip 90’s, foufou et déconneur, en osmose avec son sujet, le film est une friandise sur le punk, le passage à l’âge adulte, les amours adolescentes, illuminé par le duo parfait entre Elle Fanning et Alex Sharp.


MADEMOISELLE DE JONCQUIERES de Emmanuel Mouret

Marivaudage, désirs, passions et jalousie. Et c’est tout ? Au contraire, loin de l’adaptation littéraire académique (Diderot en l’occurrence), un plaisir feutré et absolu avec des acteurs dans une forme surprenante (Edouard Baer, Cécile de France, Alice Isaaz), qui confèrent une saveur et une modernité acérées à cette revenge story libertine finement dialoguée. Et bonus 78, c’est tourné à Marly-le-Roi !

Sélection parallèle #2 : les expériences formelles
2 films visionnaires, aux antipodes l’un de l’autre. Ils divisent autant qu’ils inventent et émerveillent, alors à essayer absolument et à vous de voir ce que vous en tirez.

LES GARCONS SAUVAGES de Bertrand Mandico

Entre Jack London, Méliès, Orange Mécanique et la new wave, l’histoire de 5 jeunes de bonnes familles hyper violents rééduqués de force sur une île paradisiaque dont la flore étrange perturbe rapidement leurs corps et leurs esprits. Sexualités changeantes, décors expressionnistes alternant entre le noir et blanc belle époque et le pur psychédélisme, effets spéciaux physiques et le clou du spectacle, ces 5 garçons interprétées par 5 surprenantes comédiennes. Une créativité et une vision enivrantes mais une histoire qui s’affaisse progressivement vers le clip et une direction d’acteurs.trices approximative. Une expérience sans hésiter.

DILILI A PARIS de Michel Ocelot

Après Kirikou et Azur et Asmar, l’histoire d’une petite Kanak métisse arrivée dans le Paris de la Belle Epoque pour enquêter sur de mystérieuses disparitions de petites filles. Envoûtement visuel, mélange de 2D, de 3D et de photos du vrai Paris, le film, davantage qu’un conte, est un livre d’images et de portraits animés luxuriant, hommage à cette civilisation disparue de l’avant-guerre. C’est aussi l’histoire de petites filles luttant contre l’exploitation des femmes et si les partis pris de mise en scène et la structure du scénario pourront en laisser certains sur le carreau, le film demeure une expérience de cinéma absolument à part, avec probablement la meilleure première minute de toute l’année.

Sélection parallèle #3 : du côté de chez Cannes
Quelques représentants de la Compétition Officielle et de la Quinzaine du « plus grand festival du monde » qui ne sont pas dans le top 10 mais qui méritent toute votre attention.

LETO de Kirill Serebrennikov

Quelques mois dans la vie intime d’une scène rock un peu particulière : celle de Leningrad (Saint-Petersburg) au début des années 80. Célébration d’une vie simple, ordonnée autour d’un principe, la musique, le film, ni vraiment nostalgique ou politique surprend par la tendresse et la facétie qu’il insuffle à son histoire de triangle amoureux entre le chef de cette scène, sa femme et l’inconnu qui deviendra plusieurs années plus tard la plus grande star de la pop soviétique. La douceur de cette tranche de vie est épicée par les jeux formels en forme de comédie musicale, hommage à la musique glam de Lou Reed à T-Rex – ou comment la musique nous permet de nous inventer.

BURNING de Lee Chang-dong

A Séoul, Jongsu, qui doit gèrer la vente de la ferme familiale tombe par hasard sur Haemi, une ancienne camarade oubliée du temps du lycée. Alors qu’une histoire se noue entre eux, Haemie lui annonce qu’elle part pour un long voyage en Afrique. A son retour, elle est accompagnée par Ben (Steven Yeun de The Walking Dead) un trentenaire mondain et fortuné. Trio sentimental, étude de mœurs dans cette Corée contemporaine consumériste… ou thriller quand Haemie disparaît ? Un film qui peine à développer toutes les pistes qu’il ouvre mais transcendé par la grâce de son actrice principale Yoo Ah-in (et le désir manifeste du cinéaste de la filmer). Après le prix de la meilleure première minute qui revient à DILILI, voici probablement les 20 meilleures suivantes avec cette mise en scène assourdissante d’une rencontre amoureuse.

LE MONDE T’APPARTIENT de Romain Gavras

Un scénario fouillé autour de la mise à mort du père (= mère), une mise en scène visuelle qui joue intelligemment avec le clip sans se laisser déborder, un traitement smart et sincère de la pop culture 2018, une belle surprise, intelligente et généreuse avec ses numéros d’acteurs de Cassel à Adjani et surtout Karim Leklou. Loin d’un sous-Tarantino, un film vraiment bien foutu, inspiré et qui a quelque chose à raconter sur les fantasmes de son époque.

EN LIBERTE ! de Pierre Salvadori

La vie de l’incorruptible Yvonne bascule quand elle apprend que son mari, flic également, était un ripou de la pire espèce. Elle cherche alors à se racheter auprès d’Antoine, détenu huit longues années par sa faute. Comédie douce dingue rêveuse, le film à l’esthétique acidulée fait rire (mention spéciale aux récits de Yvonne à son fils changeant au fur et à mesure des révélations sur le père) et surprend par ses personnages à la lisière de la folie et en quête profonde d’identité qui séparent de moins en moins le rêve, le fantasme et le mensonge.

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE de Christophe Honoré

Eté 1990, Arthur (Vincent Lacoste) étudiant rennais, et Jacques (Pierre Deladonchamps) un écrivain parisien entament une liaison. Mais ce sont les années SIDA et Jacques n’en a plus pour longtemps. Un drame, plombant ? Pas le moins du monde, ces adieux au monde prennent la forme d’une éducation sentimentale pleine de fougue et d’une ode pop et rock à la vie. Vincent Lacoste est étincelant, le film est joueur, déborde de curiosité, de désir. Un très beau film, mention spéciale à toutes les scènes avec les « jeunes », rayonnants, qui tendent à prendre le pas sur le pôle « plus vieux » du film pourtant servi par un Deladonchamps et un Podalydès impeccables.

Le Top 10 (par ordre décroissant, le podium est à la fin)

THE GUILTY de Gustav Möller

Thriller hi-concept remarquablement tenu, fantasme absolu d’étudiant en cinéma (ou de producteur), voici un film qui va au bout de ses promesses, à la manière des grands thrillers 90’s tout en développant un personnage, parfaitement interprété et un propos captivant. Plus qu’en parler, il faut le regarder et ça tombe bien, c’est absolument pour tout le monde, quels que soient vos goûts ou vos habitudes de cinéma.

EN GUERRE de Stéphane Brizé

Pur film haletant de mise en scène, richement documenté, le film raconte un conflit social vécu de l’intérieur (des engagements de maintien d’activité sont trahis du jour au lendemain) alors que les perspectives de la grève menés par les 3 syndicats majoritaires deviennent de plus en plus incertaines. Histoire de négociations, de rapport de force (sujets auxquels seule la télévision à travers des séries comme Game of Thrones semble vouloir se frotter) d’une dynamique humaine et en son sein, d’un groupe qui se radicalise, c’est à un thriller étouffant que nous assistons, servi par des comédiens non professionnels hallucinants (des syndicalistes au représentant de l’état) et un sens du récit qui associe diagnostic du capitalisme et analyse subtile des rapports humains au sein des organisations. Mais plus fondamentalement c’est un film sur la parole : qui la prend, qui la reçoit, qui la comprend et la trahit. Sans positionnement partisan aucun, EN GUERRE dynamite tous les clichés et toutes les facilités des poussiéreux films sociaux à la française.

TROIS VISAGES de Jafar Panahi

Une jeune fille disparaît après un dernier « vlog » adressée à une célèbre actrice iranienne dans lequel elle promet de se suicider parce que ses parents ne la laisseront pas quitter son village. Ladite actrice et Jafar Panahi, le réalisateur partent à sa recherche dans un petit village perdu dans les montagnes. Un film hyper maîtrisé et contemporain, entre ses prémisses hitchcockiennes, son propos d’époque sur les images et la mise en scène de soi, et les portraits de femmes qu’il dessine. Sans parler de « l’autour » du film, Panahi étant officiellement interdit d’exercer en Iran, ce qui participe à la construction en abyme qui donne au film sa sidérante intensité.

BLACKKKLANSMAN de Spike Lee

Loin d’être le film facile qu’il a parfois été décrit, une grande œuvre bouillonnante, mal élevée et retorse sur le rôle du langage, des images et l’avenir (la possibilité ?) du vivre ensemble. Bien servi par son casting, pas tarantinesque ou lolesque pour un sou malgré l’énormité de plusieurs situations et la mise en scène de la bêtise imbue d’elle-même, le film cultive son ambiguïté avec ses personnages en quête d’identité face à des idéologies nationalistes qui font du caractère ethnique l’étalon de la politique (suprématistes blancs évidemment et aussi mouvements nationalistes afro-américains qui sont dépeints avec beaucoup de distance). Cette ambivalence commence avec son curieux héros, afro-américain qui rêve de rejoindre la police notoirement raciste de l’état du Colorado et qui infiltre d’abord les mouvements black insurrectionnels. Puis le faux happy end et les cinq dernières minutes qui rappellent que les fachos du film ne seraient pas trop fachos ou stupide. Quelle vie en société est possible sans dépasser la question identitaire ?

L’ILE AUX CHIENS de Wes Anderson

Une exubérance de poils, de fourrures, de truffes, de colliers, mais aussi de paysages fantasmatiques faits de détritus et de plastiques, sur fond de conte post-apocalyptique construit comme un hommage absolu à la culture nipponne (quoi qu’en disent les polémiques apparues aux US). Le film est un enchantement (cette introduction …) les poupées-chiens sont sublimes, à la fois vivantes et superbes avec leurs matières éclatantes qu’on aimerait caresser du bout des doigts. Loin de cacher l’artifice de l’animation, le film célèbre son caractère profondément artisanal et ludique, en témoigne son climax, avec ce qui est peut-être la meilleure scène de l’année, la fameuse (et absolument gratuite) préparation des sushis. Et ce plaisir immense au service d’une vraie réflexion de cinéma, qu’est-ce que c’est, l’essence d’être un chien ? Quelle est la place et la forme du lien entre un maître et un animal ? Pourquoi et comment un chien a besoin d’un maître ? Un émerveillement.

AMANDA de Mikhaël Hers

Une tranche de vie insouciante qui débouche sur un drame pudique, bouleversant et solaire. Récit du deuil à plusieurs vitesses d’un jeune homme de 24 ans et de sa nièce, Amanda, forcés d’instaurer une relation de filiation qu’aucun des deux n’aurait jamais pu imaginer. Le film est un miracle, aux antipodes du drame tire-larmes et plombant. Irradié des souvenirs du présent (il s’agit du premier film français à traiter, de biais, le trauma collectif nés des attentats de 2015) il est question ici de brosses à dents qui convoquent des souvenirs, du vent qui souffle dans les arbres élagués, d’Elvis Presley, de Wimbledon, d’une amie perdue à qui vous n’avez pas la force d’avouer ce qui vient de se passer, de l’instinct de survie, de l’énergie folle et de l’amour qui peuvent naître dans de tels moments hors du temps et de l’espace. A voir absolument.

MEKTOUB MY LOVE de Abdellatif Kechiche

Sea, romance and sun au mitan des années 90. Une exploration virtuose des fins d’après-midi sur les plages de Sète, des soirées où la température ne redescend pas, de cet été où la vingtaine aidant, la vie est simplifiée à l’excès et les corps sont jeunes, virevoltants, joueurs. Un film hédoniste, jouisseur, voyeur aussi mais sans cynisme ou nostalgie, ce qui confère à ce récit de vacances et d’amour de plages une sincérité, une intensité et in fine une douceur inattendue au terme des 15 premières minutes.

FIRST MAN de Damien Chazelle

Quelle race d’homme(s) – et de femmes – a permis à l’humanité d’accomplir son plus grand exploit ? Filmé comme un film catastrophe claustrophobique et anxiogène (quelle mise en scène des vols et des navettes… la plus intense depuis Gravity) ce film malaimable fait des astronautes du programme Apollo des anti-héros, des survivants lancés dans une course à la montre suicidaire, encombrés d’une technologie préhistorique et dangereuse (cette scène où Ryan Gosling sort en plein vol un carnet et un stylo pour corriger ses calculs…) et faisant face à l’hostilité du grand public qui ne comprend pas les tenants et les aboutissants de ce projet mirifique et inutile. Dans cette tribu en autarcie, Armstrong est une figure admirable et terrifiante, poussé à jouer les premiers rôles à la suite des accidents fatals qui font tomber ses collègues les uns après les autres. Détaché de la Terre et de sa femme (impeccable Claire Foy) au point de filmer ses premiers pas sur la Lune comme la solitude et le recueillement absolus, le personnage Armstrong donne à ce film sombre et fascinant toute sa complexité, qui hante encore longtemps après son visionnage. Passionnant Chazelle.

PHANTOM THREAD de Paul Thomas Anderson

Trois ans après le choc absolu Inherent Vice, changement de direction pour PTA qui joue avec la forme du mélo classique et hyper glamour pour raconter une vraie-fausse histoire de Pygmalion à Londres dans les années 50. La rencontre entre un grand couturier londonien et sa muse, une fille simple de la campagne, commence par une avalanche de luxe, de patrons, de robes, de mode et de décors d’époque qui laisse progressivement la place à une autre histoire, celle d’un amour original, authentique et profondément transgressif, traité sans la moindre once de morale. La fuite sans retour ce couple destructeur et fusionnel surprend de bout en bout et enivre. Le souffle d’une mise en scène précise et signifiante comme du Kubrick, le jeu flamboyant de Daniel Day Lewis et la fraîcheur de l’incroyable Vicky Krieps, mais aussi tous les seconds rôles, formidables, la “production value” au service d’une mécanique hitchcockienne… Faussement classique, un grand cru aigre-doux et surtout un immense plaisir.

THE HOUSE THAT JACK BUILT de Lars Von Trier

Film somme, odyssée hypnotique, voici un film profondément maléfique, œuvre d’un génie qui a arpenté des profondeurs insondables et qui n’en est pas revenu indemne. Grand-œuvre alternant entre le thriller, la comédie noire, l’essai cinématographique, l’expérimental, etc… Lars Von Trier nous entraîne, pour sa 1ère apparition à Cannes depuis « l’affaire » Melancolia, dans un film et une réflexion vertigineuse sur le mal et ses rapports avec les images et le cinéma en premier lieu. Histoire à l’envers du 7ème art, dédale de références, d’associations comme de passages parfois très ludiques et bouffonnant THE HOUSE THAT JACK BUIT nous invite à ouvrir la boîte de Pandore qu’il situe au cœur de chacun de nous. Profondément marqué par la polémique née des mots de Lars Von Trier sur les nazis, le film discute tant avec les totalitarismes les plus cérébraux que la barbarie la plus animale, tout en mélangeant David Bowie, un sketch sur un serial killer victime de TOC, une fable affreuse torture porn, et autres dissertations sur la différence entre un architecte et un ingénieur. Matt Dillon donne une cohérence, une spontanéité à son personnage de salaud absolu qui donne son assise au film et sa terrifiante humanité. Pour finir en apothéose, comme le négatif de la conclusion héroïque et transcendante de 2001 Odyssée de l’Espace avec une fin dont on préfère vous laisser la surprise. Un film terrifiant, testamentaire qui grandit avec vous. Un chef d’œuvre et une célébration paradoxale des puissances infinies du cinéma.

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