BARON NOIR : politique de l’épure

Cet article a été écrit initialement en février 2020 dans le cadre du concours « Création et écriture de séries TV » de la Fémis, alors que la troisième saison venait d’être diffusée. Appréciation critique de la série, il contient son lot de divulgâchages.

BARON NOIR saison 3 : Amélie Dorendeu, présidente de la République, reçoit Rickwaert à l’Elysée

En 2016, pour la première fois, une série française nommait des institutions réelles, le Parti Socialiste et Les Républicains, et les inscrivait dans une fiction feuilletonnante ambitieuse. Cette série se proposait d’ausculter l’activité politique, de sa base militante jusqu’à la présidence de la République, à travers les hommes et les femmes qui l’incarnent. La série politique n’était pas un genre nouveau mais le traitement qu’en proposait Baron Noir était inédit. Ancrés dans une description précise, documentée, passionnée de la vie politique, locale et nationale, les auteurs de Baron Noir ont apporté un traitement jusque-là réservé aux grandes séries anglo-saxonnes, assumant une exigence dans la construction des personnages et une précision dans la progression dramaturgique, au service d’un sujet, la conquête et l’exercice du pouvoir dans une démocratie représentative.

Par ses seules qualités, la rigueur de son écriture, le jeu de miroir avec le réel, le rythme proche d’un thriller, Baron Noir est une réussite : tout en tenant un propos systémique, la série parle non pas des institutions qui fabriquent les hommes mais des hommes qui mettent en mouvement les institutions et qui donnent du sens à leurs vies à travers elles. A l’image d’une autre grande réussite de la création originale de Canal Plus, le Bureau des Légendes, Baron Noir associe sens aigu du romanesque et description patiente d’un milieu sans souci de vulgarisation mais bien d’introduction à un univers qui s’étend, de plus en plus addictif. Écartant tout suspense artificiel, la série repose sur une écriture dépouillée :  la progression se fait par scènes indécises, dont les clefs sont des dilemmes essentiellement politiques, délibératifs, des rapports de force. Deux personnages, probablement aux intérêts opposés, se rencontrent. L’un veut A et l’autre veut B, et pourtant la seule solution possible, aussi surprenante que logique sera C qu’ils devront inventer ensemble.

BARON NOIR saison 1 : Laugier et Rickwaert

Baron Noir n’est pas une tragédie comme House of Cards mais s’apparente à LA grande série politique des années 2010, Game of Thrones. Dans Baron Noir comme dans cette dernière, les enjeux se partagent à part égale entre évènements publics et historiques (dans la saison 1, Rickwaert en bleu de travail à l’Assemblée Nationale pour faire passer les quotas dans l’enseignement professionnel) et coulisses humaines et privées (Rickwaert et le président Laugier, seuls dans les cuisines de l’Elysée, se retrouvent enfin après s’être affrontés, pour parler urgemment de la crise européenne). Le goût de l’intrigue et des rebondissements ne sont pas une béquille ou un artifice mais simplement une réalité de la vie démocratique qui construit les personnages. Ces développements ne sont jamais gratuits et à l’image des grands shows HBO comme The Wire, le suspens ne réside pas dans un compte à rebours, un cliffhanger ou un Deus ex Machina. Ce n’est pas l’incertitude, l’apparition ou non d’une catastrophe qui crée la tension mais la réaction des personnages à cette catastrophe qui ne va pas manquer d’arriver : les protagonistes peuvent-ils ne pas s’écraser dans le mur qui leur fait face ?

C’était la règle dans le monde chaotique de Game of Thrones que Baron Noir a reprise en l’infléchissant vers une ligne claire : il y a un point de vue privilégié, celui de Philippe Rickwaert député-maire de Dunkerque, vieux grognard de la politique, fils de prolétaires aux portes des plus hautes responsabilités. Militant socialiste de toujours, son comportement mafieux dans la première saison questionne les comportements et les dérives nées de la vie politique devenue un métier. La faillite de son action politique – à l’image d’un Nord qui concentre tous les problèmes politiques, sociaux et économiques – va de pair avec la perte de toute boussole morale. Cependant, contrairement à Game of Thrones, où les psychologies individuelles sont vues avant tout comme des atouts ou des freins à une aspiration politique claire – accéder au trône – Baron noir renverse cette problématique en questionnant le rôle central des affects en politique.

Rickwaert est un personnage extrême, un croisé violent, un leader charismatique qui connaît sa ville de Dunkerque et ses militants personnellement, un élu de la République et un fidèle en quête de la reconnaissance et de l’amour de sa famille politique et de la nation. Toute bataille politique est une bataille intime (Laugier, le président social-démocrate, incarné par Niels Arestrup renie son héritier, son fils spirituel Rickwaert puis le rappelle lorsqu’il réalise sa solitude absolue à la tête de l’Etat). De ce point de vue la relation développée dans la saison 3 entre Rickwaert et Vidal (le tribun populaire inspiré de la personne de Jean-Luc Mélenchon) est un modèle. Curiosité, méfiance, admiration, rivalité, désir de reconnaissance, affrontement idéologique (l’union de la gauche ou l’aventure révolutionnaire) érigent un couple qui avance entre pas de danse et pas de boxe. L’intime n’est jamais dissocié de l’intrigue principale politique, ne fait pas l’objet de péripéties connexes et n’est pas utilisé pour caractériser les personnages. Cela aurait pu déboucher sur une écriture aride, impersonnelle voire abstraite et pourtant c’est tout le contraire : à travers leur existence politique, nous les découvrons et nous nous attachons à eux. Ainsi la relation entre la fille de Rickwaert et son père : elle est traitée à la faveur de l’actualité politique, au présent et sans avoir recours à des backstories superflues.

BARON NOIR saison 3 : Vidal et Rickwaert

C’est la grande force de l’écriture de la série, qui s’affine au cours de ses trois saisons : absorber intégralement les enjeux personnels dans les scènes politiques et épurer au point de ne laisser que ces scènes politiques. Le développement des personnages s’inscrit dans le cadre rythmé de chaque épisode : une échéance politique (le scrutin présidentiel, un référendum, l’élection législative…). Le feuillletonnant fonctionne par séquences espacées, dans des quasi-unités de temps : l’évolution entre deux séquences est d’autant plus marquante et les enjeux d’autant resserrés que l’écriture se permet des ellipses conséquentes.

Cette écriture « à l’os » s’appuie sur des personnages parfaitement définis (à ce niveau, l’apport du réel et de la documentation, l’expérience des auteurs eux-mêmes anciens militants sont évidemment conséquents) une distribution intelligente et irréprochable (l’engagement physique de Kad Merad, le regard indiscernable de Anna Mouglalis) et sert de socle à une mise en scène aux principes limpides. Longues prises peu ou pas coupées qui laissent le temps aux corps et aux visages de s’exprimer, plans d’ensemble pour les faces-à-faces ou les nombreuses scènes de groupes, utilisation de courtes focales et du steadycam, pour un résultat qui ne recherche pas une immersion documentaire mais qui cherche à poser son regard sur là où se joue l’essentiel de la politique, dans les corps, les regards, les attitudes. C’est rendu possible par ses dialogues qui ne phagocytent jamais le sous-texte : les relations de pouvoir et de séduction entre personnages.

L’exposition passe également par les décors sobres mais rigoureux sur laquelle repose la caractérisation des personnages et annonce clairement les enjeux de chaque scène. Ces décors s’inscrivent dans une réalité géographique, topographique même. La politique est le gouvernement des individus et du territoire qui leur donne leur individualité. Il y a Dunkerque, sa mairie, sa plage et ses usines, le palais et les jardins de l’Élysée, et tous les intérieurs, sièges de partis, restaurants, appartements privés où travaillent les ministres, les élus et les responsables politiques. Ce qui dessine une chaîne de la démocratie représentative. De Toph qui pose les affiches pour les candidats PS à Amélie Dorendeu qui devient présidente, les enjeux humains à la base ne diffèrent pas en essence de la haute politique. En traitant le trouble du poseur d’affiche socialiste qui ne sait plus pourquoi le front républicain est préférable à l’extrême-droite, on aborde naturellement la question de l’union des droites ou la stratégie d’Amélie dans la saison 2 pour se poser en recours contre les populismes.

Pour ces seules raisons, Baron Noir aurait déjà été une réussite rare dans l’écriture sérielle française, autant auprès des afficionados de politique qu’un public en recherche de suspens, de complexité et de romanesque. Là pourtant où la série dépasse la simple réussite pour devenir un objet réellement unique, c’est dans son rapport organique avec l’actualité et sa course-poursuite avec le réel.

Baron Noir saison 1 : Dorendeu et Laugier

Le monde était simple quand a commencé la première saison de Baron Noir. La série s’inscrivait dans une maison, une vieille maison, l’arène de la politique des partis et des ambitions personnelles qu’elle nourrit. Le monde politique était celui du raisonnable et c’est dans ses coulisses déraisonnables que se dessinait un théâtre shakespearien, classique dans ses postulats mais passionnant grâce à l’imbrication des éléments réels et des apports fictionnels.

La tonalité de la première saison est lugubre : au nom de ses idéaux, Rickwaert a oublié tout idéal. Usé par la pratique quotidienne de la politique, il réalise difficilement la déconnexion de ses administrés avec les idées de gauche qu’il prétend défendre et la prégnance de l’extrême-droite. Il ne réalise pas qu’il est un chef de gang prêt à tout pour ses ambitions. Inspirée par les frondeurs du quinquennat Hollande et l’émergence du conseiller Macron, elle raconte un monde connu, transfiguré par un plaisir inédit : la transposition. Oser nommer les partis politiques et assumer s’appuyer sur des personnalités existantes et des évènements connus du spectateur, c’est déjà un tour de force.  La politique est narrative et le rapport de chacun à ce narratif est suffisamment intime pour que cette fiction attise les fantasmes et l’imagination des téléspectateurs. On peut refaire le match, contrairement aux fictions sur le sport qui échouent toujours à se hisser à la hauteur des événements réels dont elles s’inspirent. Ce double parti pris d’écriture, qui n’est pas accidentel mais réellement au cœur de l’ADN de Baron Noir était donc indispensable : nommer exclusivement des institutions réelles et mettre en scène des personnages uniquement fictifs.

Or en 2016, quand Baron Noir débute sur Canal+, le Brexit n’a pas eu lieu, pas plus que l’élection de Donald Trump. Cette année 2016 sera le cimetière de nombreuses séries politiques (en particulier les satires comme Veep de HBO). En France, on parle de dégagisme et le monde dépeint par la première saison de Baron Noir entre dans les livres d’histoire avec la campagne présidentielle de 2017. À ce titre, la saison 2 est un cas d’école. L’écriture court derrière ce « nouveau monde » qui selon la formule consacrée, dépasse la fiction. Comment réagir alors la surprise ne naît plus de la politique-fiction, malgré les références toujours aussi précises (l’apparition de Vidal, interprété par François Morel et son mouvement inspiré de La France Insoumise, le personnage de Cyril Balzan qui reprend les thématiques de Manuel Valls…) ? Intelligemment, cette saison 2 joue sur deux tableaux : 1/ l’apprentissage du pouvoir par Amélie Dorendeu, l’alter ego d’Emmanuel Macron dans le contexte des attentats en France 2/ la personnalisation d’un candidat d’extrême droite, Chalon, intelligent et séduisant. Le premier axe n’est pas un récit d’apprentissage mais plutôt un thriller sur l’exercice du pouvoir et la solitude extrême, qui sème des questions dérangeantes sur la responsabilité régalienne : comme la décision de mettre à mort ou non trois citoyens français djihadistes sur le sol national. Qui est formé à faire de tels choix, quelle place la vie politique démocratique décrite dans la série laisse à l’action de gouverner ? Ensuite, le choix de représenter l’extrême-droite par un visage masculin inédit a ouvert un champ de potentialités et sollicite l’imagination du spectateur, à rebours des représentations convenues de l’extrême-droite dans la fiction. Malgré son retard initial sur l’actualité, la saison 2 fait plus que « limiter les frais ». Combiné avec ce que j’appelais plus haut l’évolution de l’écriture vers l’épure et le pur politique, la série a survécu et a rendu son univers, double du notre, pertinent et durable.

Ce qui a permis la réussite de la saison 3. Avec le recul de la crise des Gilets Jaunes et en amont de la présidentielle de 2022, Baron Noir a réussi un tour de force. Rickwaert est réellement responsable de la décrépitude de la démocratie représentative, c’est ce que nous avons appris au cours de la saison 1 et 2. Le voir se mettre au service d’un candidat d’union des gauches qu’il méprise, douter de lui-même, vaciller face à la situation réelle du pays, bref se remettre en cause profondément, voilà un développement psychologique rendu possible uniquement par l’écriture sérielle patiente des deux premières saisons. A la faveur du calendrier, la politique-fiction reprend ses droits et imagine un second tour avec un candidat antisystème qui laisse derrière lui l’extrême-droite et la gauche populiste. Mais à ce point du développement de la série, le monde de Baron Noir a atteint une autonomie qui lui est propre. Contempler ce monde, c’est succomber à une certaine ivresse fictionnelle mais c’est aussi réinvestir le nôtre d’une manière que ne permettent ni la dystopie (qui retranche les possibles) ni le calendrier politique ordinaire. C’est un examen de conscience. Les enjeux n’ont jamais été aussi élevés : des dérives de la démocratie on est arrivé à l’existence même de la démocratie et c’est un « repenti » qui incarne ce doute radical. Le propre d’une série politique est évidemment d’offrir un reflet à nos questionnements mais le monde de Rickwaert s’ajoute au notre, élargit nos possibles.

Baron Noir a donc fait date et engage les créateurs et les auteurs de séries français à plusieurs niveaux : 1/ une rigueur et une exigence absolue de véracité quant à l’arène décrite et le monde qui en découle 2/ une précision dans le concept sériel qui définit un programme d’écriture qui peut se pérenniser 3/ des arches de personnages, qui pour être complexes, n’en définissent pas moins des trajectoires irrésistibles, conséquentes et irréversibles. La réussite d’une série ne tient pas à son pilote mais à sa progression au fil des saisons. Enfin il faut faire confiance au spectateur, qui peut apprécier un concept ambitieux, une écriture minimaliste et un réel puissamment romanesque.

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